L'INDICATEUR N°29
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INVITÉE : PEROLINE BARBET
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Désormais il vous est possible de consulter ou de télécharger tous les numéros précédents de L'INDICATEUR.
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Pour cela rendez vous sur le site, à la page INDICATEUR, consultez la liste figurant en pied de page et cliquez sur le numéro vert correspondant en fin de ligne
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Le Merle Noir
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Consacrer un numéro de l’INDICATEUR au Merle noir, c’est à la fois s’attaquer à un monstre sacré du chant d’oiseau, et aussi prendre le risque de dire et redire ce qui a déjà été dit mille fois. Par exemple cet article, écrit il y a déjà quelques années, que je vous invite à lire (ou à relire…) intitulé :
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Et dans ce numéro, consacrons-nous davantage à ses comportements, son chant, sa musique, et celles qu’il nous inspire !
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Pour introduire ce propos: deux très beaux textes, qui, chacun à sa manière définissent bien le chant du Merle.:
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- Le premier extrait de “Habiter en Oiseau ”de Vinciane Despret.
- Le seconds, tiré du Traité de Couleurs, de Rythme et d’Ornithologie d’Olivier Messiaen .
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Son chant m'a réveillée à l'aube. Il chantait de tout son cœur, de toutes ses forces, de tout son talent de merle. Un autre lui a répondu un peu plus loin, sans doute d'une cheminée des environs. Ce merle chantait, dirait le philosophe Étienne Souriau, avec l'enthousiasme de son corps, comme peuvent le faire les animaux totalement pris par le jeu et par les simulations du faire semblant. Mais ce n'est pas cet enthousiasme qui m'a tenue éveillée, ni ce qu'un biologiste grognon aurait pu appeler une bruyante réussite de l'évolution. C'est l'attention soutenue de ce merle à faire varier chaque série de notes. J'ai été capturée, dès le second ou le troisième appel, par ce qui devint un roman audiophonique dont j'appelais chaque épisode mélodique avec un "et encore ?" muet. Chaque séquence différait de la précédente, chacune s'inventait sous la forme d'un contrepoint inédit.
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L'oiseau chantait. Mais jamais chant, en même temps, ne m'a semblé si proche de la parole.
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Ce sont des phrases, on peut les reconnaître, elles m'accrochent d'ailleurs l'oreille exactement là où vont toucher les mots du langage ; jamais chant en même temps n'en aura été plus éloigné, dans cet effort tenu par une exigence de non-répétition. C'est une parole, mais en tension de beauté et dont chaque mot importe. Le silence retenait son souffle, je l'ai senti trembler pour s'accorder au chant. J'ai eu le sentiment le plus intense, le plus évident, que le sort de la terre entière ou peut-être l'existence de la beauté elle-même, à ce moment, reposait sur les épaules de ce merle.
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Le merle avait commencé à chanter. Quelque chose lui importait et plus rien d'autre, à ce moment-là, n'existait que le devoir impérieux de donner à entendre.
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Vinciane Despret : Habiter en Oiseau, ACTES SUD coll. Mondes Sauvages
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Tout noir, bec jaune. Je l'ai classé dans les oiseaux des bois, car il y vivait autrefois exclusivement, et on le rencontre toujours à la lisière des forêts, surtout les forêts de feuillus. Peu à peu, il s'est installé un peu partout, dans les jardins, les buissons, près des maisons de campagne, et jusque dans les villes.
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Le Merle noir chante dans la matinée, en fin d'après-midi et au coucher du soleil. Ses chants les plus beaux et les plus abondants se situent tôt le matin, à l'aube et à l'aurore, vers 5 h 30 du matin fin mars début avril, vers 4 h du matin en juin et dans les premiers jours de juillet. Certaines espèces d'oiseaux possèdent quelques thèmes typiques que l'on retrouve chez tous les individus de la même espèce : ce n'est pas le cas du Merle noir. Le style, l'esthétique, sont les mêmes chez tous les Merles noirs, mais chaque individu a sa collection personnelle de thèmes.
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. À la fin de l'hiver, dès qu'il fait moins froid, le Merle noir travaille : il cherche et perfectionne ses motifs. Comme il n'abandonne jamais ce qu'il a trouvé, à chaque printemps, il reprend les thèmes du printemps précédent, en y ajoutant ses nouvelles productions. Il accumule ainsi une grande quantité de thèmes, et comme il les relie, les brode, les intervertit, les varie à l'infini, il peut aligner des strophes et des strophes, pendant une demi-heure et plus, sans jamais se répéter. Ce qui peut caractériser le chant du Merle noir : c'est d'abord son registre médium (il est moins aigu, que beaucoup d'autres chanteurs) - ensuite sa tonalité colorée, joyeuse, où l'on trouve la tierce majeure, le mode majeur, et même l'hypermajeur (par exemple, do majeur avec un fa dièse) - enfin le sentiment mêlé qui se dégage de ses lignes mélodiques, tantôt moqueuses, ironiques, et d'une exubérante gaieté, tantôt calmes, paisibles, presque solennelles.
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Traité de Couleurs, de Rythme et d’Ornithologie, ed. ALPHONSE LEDUC
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Le sonagramme manifeste un chant au timbre riche (présence de nombreux harmoniques) et d’une grande richesse mélodique (grands intervalles, sons glissés, piqués et de durées très variables.
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Effectivement, comme le souligne Olivier Messiaen, tous les merles chantent différemment et pourtant nous identifions toujours un merle ! C’est dans la dynamique des sons et la qualité particulière du timbre que se trouve la principale signature de l’espèce. Cependant tous ne possèdent pas les mêmes qualités à notre oreille… ce qui n’est pas forcément un “jugement de valeur” en culture merle !
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Enregistré au petit matin, en mai, dans le parc de Berg-en-Bos, en Hollande.
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L’oiseau chante perché et très visible sur un ton très déterminé.
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Son attitude correspondait tout à fait aux descriptions qu’en fait Vinciane Despret. Il était le grand soliste, au centre de la scène, au centre du paysage, porteur d'un important message.
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Enregistré dans une nature riche et variée, en bord de mer sur l'île d'Elbe, à proximité de nombreuses maisons et hameaux. Ce Merle, visible ci-dessous m’était devenu familier, tous les matins je le retrouvais au même poste de chant, reconnaissable à sa virtuosité et son répertoire propre, mais aussi à cette tache blanche qu’il portait sur la joue.
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Pour avoir enregistré de nombreux merles, en différent point d’Europe, merles des villes, merles des champs et merles forestiers (l’espèce est dite ubiquiste), j’ai toujours été étonné par l’inventivité, la virtuosité et l’énergie des merles citadins. Cela serait-il dû au fait qu’ils exercent leur art dans des paysages sonores déjà très encombrés ? Ou bien cela est-il dû à une grande densité des merles en ville, d’où une forte émulation ou une concurrence ? Ou encore à la stimulation des acoustiques urbaines qui invitent les merles à trouver des postes de chants particulièrement efficaces ? Toujours est-il que c’est dans les parcs urbains et les places publiques qu’ils manifestent le mieux leurs riches répertoires !
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En forêt, les chants sont plus calmes, plus économes bien que tout aussi sonores, et il est vrai qu’il est rare d’en entendre deux simultanément, même éloignés.
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On dit que le merle siffle … la tradition veut qu’il siffle !
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Théophile Gauthier dans les “Nuits d’été” mises en musique par Hector Berlioz écrit dans son refrain : "Nous irons écouter les merles siffler". On dit aussi “siffler comme un merle” pour signifier la virtuosité et la gaité… et pourtant je préfère affirmer qu’il chante.
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Quiconque l’écoute attentivement reconnaitra ce caractère particulièrement vocal, à la fois dans le timbre, mais aussi les inflexions d’une grande souplesse, et une expressivité chargée d’émotion…
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Oui il est souvent joyeux, et cependant, ce printemps, j’ai longuement écouté, puis enregistré un merle que je trouvais triste ; triste en comparaison au chant des autres merles, triste dans une forme de monotonie, de répétitivité, de constance dans la manière où ce sentiment me semblait l’accompagner du lever du jour à la nuit approchante, insistant sur un motif qui n’appartenait qu’à lui… dont il était l’auteur. Bien sûr, rien ne me permet d’affirmer qu’il est triste ! Il est même sans doute particulièrement heureux… et je m’étonne toujours de notre capacité à projeter nos émotions dans le chant des oiseaux…
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Comment aurions-nous la même culture affective et esthétique ?
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Au pied des falaises du Vercors, en lisière des forêts, j’ai passé un printemps en compagnie de ce merle, obstiné, qui, plusieurs heures par jours, de la timide apparition de la lumière jusqu’à la nuit presque tombée, a ponctué, par tous les temps, d’une manière presque métronomique un paysage sonore de plus en plus peuplé de chants divers, de stridulations, de la rumeur des troupeaux, des vents et des pluies. En voici quatre extraits, enregistrée de la fin du mois d’avril à mi-juin. On y remarque l'unité des styles, la permanence d'un motif nous apparaissant ici comme une signature individuelle, et qui m'assure que j'ai bien toujours affaire au même individu, même si son territoire est relativement grand.
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LE MERLE NOIR DANS NOS MUSIQUES
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Olivier Messiaen : LE MERLE NOIR (pour flûte et piano)
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L’œuvre est composée en 1951 pour un concours de flûte traversière au conservatoire de Paris.
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C’est l’une des premières pièces de Messiaen entièrement composée à partir du chant d’un oiseau transcrit sur partition.
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« Tout simplement parce que j’aimais les chants d’oiseaux qui m’ont frappé dès ma jeunesse ; j’en ai noté un grand nombre, d’abord très mal sans pouvoir déterminer l’oiseau qui chantait. J’étais profondément mortifié de mon ignorance et j’ai demandé des conseils à des ornithologues de métier. La première personne qui m’a renseigné était un ornithologue et écrivain de grand talent qui s’appelait Jacques Delamain. »
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Olivier Messiaen: PETITES ESQUISSES POUR PIANO (1885)
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« Les petites esquisses sont six pièces très courtes. Elles sont à la fois très semblables et très différentes. Très semblables par le style harmonique où évoluent des complexes de sons aux couleurs changeantes. Ce sont les bleus, les rouges, les orangés, les violets, des « accords à renversements transposés », qui dominent. Les “accords à résonance contractée” et les “accords du total chromatique” y ajoutent leurs couleurs plus violentes ou plus subtiles. Par contre, chaque oiseau ayant son esthétique propre, les mouvements mélodiques et rythmiques diffèrent d’une pièce à l’autre. Le Merle Noir chante quelques strophes ensoleillées, un peu victorieuses. »
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Bernard Fort: INTERIEUR FORESTIER, tiré du Miroir des Oiseaux
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Le Miroir des Oiseaux, composé en 2004, fait suite à la série des Compositions Ornithologiques elles-mêmes composées en 1996.
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Le Miroir des Oiseaux tente la présentation du portrait d'un individu sur un fond musical qui semble faire l'objet d'une véritable composition.
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La pièce rejoint ainsi le modèle d'écriture le plus fréquent en musique électroacoustique : la figure sur fond.
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Mais ici, contrairement aux habitudes, le fond est l'objet de tout le travail compositionnel. Alors que le portrait de l'oiseau est présenté comme figure, de la manière la plus fidèle et la plus réaliste, le fond tente d'être le reflet de l'oiseau, une réponse à ses propositions musicales.
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Il s'agit donc d'une composition “en miroir”, permettant d'entendre à la fois :
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- Le sujet dans sa vérité ornithologique ou naturaliste,
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- Et son reflet dans une vérité poétique, vérité plus grande encore puisque que perçue comme telle par le compositeur et peut être aussi par l'auditeur.
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Paul McCartney: BLACKBIRD (1968)
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Le Merle noir entendu au cours de la chanson a été enregistré dans un jardin, en ville, par l’ingénieur du son Stuart Eltham en 1965 pour la collection d’effets sonores et bruitages des studios EMI auxquels les Beatles avaient fréquemment accès.
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C’est en travaillant la Bourrée en mi mineur de J.S. Bach que l’idée McCartney compose une variation qui deviendra Blackbird.
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Cette chanson, inspirée des mouvements raciaux aux États-Unis, est dédiée à Angela Davis.
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Chaque numéro de L'INDICATEUR accorde en pied de page un espace à la présentation du travail d'un audio-naturaliste, d'un artiste ou encore d'une personne ou d'une structure jouant un rôle remarquable dans cette discipline. Aujourd’hui PÉROLINE BARBET
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Avec « Piste Animale », pièce réalisée en 2022, je suis allée à la rencontre d’habitants, d’enfants, de chasseurs, de promeneurs du dimanche, avec l’envie d’entendre des histoires de rencontres marquantes avec la faune sauvage. Je parle parfois de « bestiaire sonore (et subjectif) » pour introduire cette création sonore, car elle évoque tour à tour la présence du Lynx, du Grand Tétra, du Sanglier, de l’Escargot et du Cerf, dans trois territoires où j’ai eu l’occasion de faire des résidences ; le Jura, la Provence et les Ardennes.
Mais ces pistes dites animales sont en réalités pleines de fausses pistes pour l’auditeur, car les animaux dont il est longuement question dans la pièce ne sont jamais enregistrés directement. Ils sont au centre de la pièce, mais on ne les entend pour ainsi dire … pas. Ce qu’on entend ; ce sont les paysages sonores dans lesquels ils évoluent et les autres espèces avec lesquelles ils cohabitent. Ce qu’on entend aussi, c’est l’effet de leurs présences dans le paysage alentour et dans les imaginaires de chacun.
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Chaque personne parle tour à tour d’un animal en particulier. Pour garder une forme de mystère et de suspense, j’ai soigneusement coupé au montage le nom des animaux en question. L’animal apparaît progressivement aux auditeurs par ses qualités : la masse, la taille, les petits détails de son corps, le lieu où il vit, les traces qu’il laisse dans le paysage. Puis j’ai cherché à créer un univers sonore qui évoque chaque bête. Ces évocations laissent place à l’exagération, à l’interprétation, au fantasme, à la fantaisie… et l’on quitte l’univers audionaturaliste pour forcer les portes du (presque) légendaire.
C’est ainsi que ma pièce sur le Lynx déploie le récit malheureux d’un photographe animalier qui n’a jamais vu le lynx, malgré sa très longue expérience de l’affût dans les forêts du Jura. Ce qu’on y entend sont des bourdonnements de mouches, des corbeaux, le vent dans les arbres et les craquements de cuir de chaussures d’un corps en attente. « Quand on arrive le matin, qu’il y a les pas frais dans la neige et qu’il vient de s’arrêter de neiger y’a une heure, on sent sa présence. On sait qu’il est là ! Lui il m’a vu plein de fois, moi je le vois pas, mais il est là » nous dit Julien Arbez.
J’ai parfois l’impression d’avoir pris l’exercice audionaturaliste à rebours, car c’est par les humains et leur récit qui nous approchons l’animal. Quand les audionaturalistes se vivent comme des chasseurs de sons, moi je me sens davantage chasseuses de mots, à l’affût de l’adjectif qui va ouvrir un paysage, dire une corpulence, une façon de bouger de l’animal. Je guette la parole et le mot juste. Quand Gérard Todeschini me parle de la sortie de l’escargot par exemple, c’est tout un paysage qui se dresse, par le détail de la qualité de la terre qu’il cherche à saisir. « Quand la terre est chaude et qu’il pleut bien, là il sort ! En principe, fin mai début juin. C’est une terre un peu spéciale, car il fait des trous. Une terre un peu marécageuse .. non le mot marécage me plait pas. Une terre molle, entre la tourbe et le … Mais pas dans la tourbe, parceque dans la tourbe, on les trouve pas ! ».
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Je voulais renouer avec une sorte de savoir populaire, entendre témoigner d’expériences concrètes, et non pas d’une parole théorique ou scientifique cumulative sur le vivant. Qui raconte des attachements particuliers aux lieux, aux êtres vivants, et rende hommage au sens de l’observation aiguisé de celui qui sait décrypter.
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Qui habite ici ? Cette question qui ouvre la pièce, reprise d’un livre de Jean-Baptiste Morizot devrait constituer une préoccupation de chaque instant. Une invitation à regarder une nature qui ne soit pas une nature à contempler, mais peuplée, avec d’autres routes, d’autres temporalités, d’autres logiques territoriales. Et peuplée aussi d’humains attentifs, en situation de cohabitation active.
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Piste Animale, une création sonore de Péroline Barbet
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Sur M*Ondes Audio à écouter en cliquant l'image ci-dessous.
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Cette pièce est une histoire à suspens, où l’on arrive ou trop tôt, ou trop tard. Elle est peuplée de battements d’ailes et de portes qui claquent, de brumes et d’inquiétudes, de bourdonnement de mouches et d’attentes trompées. Elle raconte ces bêtes qui résonnent dans le bois, ces oiseaux qui s’envolent vers les derniers confins, ou ces petits animaux qui rampent en lisière.
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Que l’on entend, sans voir. Que l’on espère, sans vanité. Que l’on connaît à peine.
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Cette pièce a reçu le prix de l’œuvre sonore 2022 de la SCAM (société civile des auteurs multimédias)
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Le site de Péroline Barbet:
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