VENT DEBOUT !

C’était une nuit extraordinaire. Il y avait eu du vent, il avait cessé, et les étoiles avaient éclaté comme de l’herbe. [1]

Ainsi débute l’un des plus beaux livres de Jean Giono.

Cette nuit, à l’instar de Jourdan dans les premières pages de “Que ma joie demeure”, je ne pouvais pas dormir… La nuit, chaude, était effectivement extraordinaire… le ciel tremblait comme un ciel de métal et l’éclat des étoiles semblait ravivé par un mistral sonore et aigu.

Penché à la fenêtre, j’écoutais le vent faire chanter la vallée : les imposantes falaises de Fond d’Urle surplombant ma gauche, le noyer et le mûrier au pied de la maison, les pins sombres sur Morin, la montagne face à moi, à l’autre bout du grand champ, au-delà de la rivière. Quelques insectes eux aussi louaient cette nuit d’été, comme à l’ordinaire. Mais surtout, au centre du paysage, en vol, une Alouette lulu chantait, incessamment. Placée là, elle était une figure mélodique, mobile et fragile sur le fond large et harmonique du vent. Le chant de l’Alouette comme un point minuscule mais très audible au centre de l’espace sonore, comme une étoile très visible et très nette au centre d’un ciel sombre.

Une fois de plus je m’interrogeais au sujet de ce chant : comment un si petit oiseau, volant si haut, réussit-il à habiter vocalement le paysage. Pourquoi et comment semble-t-il aussi indifférent à toutes ces rafales de vent qui ne le déportent pas. Comment maintient-il, imperturbablement ce vol stationnaire, caché dans le noir du ciel, tout en chantant comme il le fait de jour, au sol, perché ou en vol ? Tout cela doit lui demander beaucoup d’énergie… et d’où vient ce feu qui pousse l’animal à chanter si fort, avec autant de conviction, en plein cœur de la nuit, sans public apparent…

[1] Tous les fragments écrits ici en italique sont empruntés à Jean Giono.

Depuis quelques temps je médite un prochain disque prenant le vent pour thème…comme une défit à la fois musical et technique, tant il est vrai que le vent est le plus grand ennemi du preneur de son naturaliste !

Après “La Pluie” puis “L’Orage” tout simplement “Le Vent”.
Cela fait plusieurs années que l’idée suit son chemin.

Bien sûr, on peut aussi se demander l’intérêt de sortir un disque de nos jours ! Le marché du CD est écroulé, le vinyle est une catastrophe écologique qui rassemble quelques nostalgiques et adeptes du “c’était mieux avant”… cependant… pour moi, il s’agit de composer un “album” comme on écrit un livre. Un album rassemble diverses plages sonores qui forment un tout cohérent. Un album sur CD, ou en ligne, ou encore à la radio… on verra.
Cette nuit, c’est décidé, je commence demain !
Et je ne m’interdirais pas la présence de figures chantant dans le vent.
Je ne m’interdirais pas le chant des oiseaux, des insectes, des batraciens et de tout ce monde du vivant qui atteste, à l’écoute, la nuit ou le jour, la température ou la saison par un chant de circonstance. Comme une signalétique ou le sous-titrage accompagnant l’écoute du vent, grand soliste du disque.
La pluie ne produit pas de son, elle fait chanter les surfaces sur lesquelles elle tombe, mais elle est visible… le vent, lui, est invisible c’est le paysage qui manifeste sa présence.
Le grand soliste, lui, ne chante pas, mais il fait chanter la nature; mélodie lascive quand elle s’abandonne à la brise légère, chant de résistance quand le vent s’attaque avec violence aux branches chargées d’aiguilles ou de feuilles, chant sinistre de l’automne chargé de pluie, chant de torture en hiver quand les bois nus se brisent sous son souffle puissant, quand les gorges de la montagne résonnent comme des caveaux vides, chant inquiétant des bords de mer, chant mouvant des roselières au bord des étangs, chant long des paysages désertiques…

Le vent fait chanter chaque feuille de chaque arbre, et fait sonner les branches et les hautes herbes comme des cordes tendues, il fait claquer le ciel comme un drap à l’étendoir et fait résonner chaque lieu, chaque cavité, chaque espace acoustique, fait sonner les corridors des montagnes, souligne les distances et les profondeurs de champ.
Le vent nous parle de vitesses, de secousses, de retours au calme, de brise, d’alizé de risée ou d’effluves, de bourrasques et de rafales. Il nous parle de mouvements, de tourbillons ou de tornades, de tourmentes, de grains et d’ouragans… de trombe et de tempête, mais surtout il nous parle d’air, de souffle et de vie.
Méditer le prochain disque, oui, mais pas trop longtemps !

Maintenant il me faut passer à l’action.
Je vais sans doute commencer par revisiter des années de prises de sons jalonnées de séquence venteuses, souvent traitées le plus rapidement possible, et sans grande vérité de représentation, puisque je n’étais pas là pour enregistrer le vent mais d’autres choses que le vent masquait souvent !
Rarement je me suis arrêté, micros à la main, juste pour enregistrer le vent.
Mais cela m’est arrivé quelques fois, parce que l’acoustique était remarquable et que le vent y sonnait particulièrement bien. C’était le cas en bord de mer au nord de la Sardaigne alors qu’une Fauvette sarde semblait chanter “contre le vent”, ou dans les grottes à ciel ouvert de Tiscali dans lesquelles le vent jouait avec l’acoustique d’une cathédrale.

D’autres fois, c’était pour rendre compte d’un site particulier où le vent nous parle du paysage et de la dure vie des hommes, c’était le cas, de nuit comme de jour dans le Désert de Gobie.

D’autres fois encore, c’était parce que le vent me parlait de la végétation :
– Les roselières en Camargue
– Les forêts de bambous en Inde du Sud
– Tous ces Carouges à épaulettes dans les marais de Sorel, au bord du Saint Laurent
– Les arbres squelettiques abritant des nids de Cormorans pygmées dans le Delta du Danube …

Et sans doute d’autres prises de sons que j’ai oubliées, encore une fois parce qu’elles étaient faites par opportunisme et entraient rarement dans un projet initial.
Je sais que j’en trouverais d’autres en parcourant mon catalogue, ce qui, pour moi est encore plus plaisant que feuilleter un album de photographies…

Mais, bien entendu, je vais aussi enregistrer beaucoup pour, cette fois, servir mon projet avec précision et justesse !
Avant de me lancer, j’élabore un véritable plan de travail… toujours penché à la fenêtre, de nuit, face au vent et au chant ininterrompu de mon Alouette lulu.

 Car cette nuit, c’est décidé, je commence demain !

Il me faut donc :

  • Choisir mes micros : couple ORTF ou stéréo A/B (en admettant que j’écarte beaucoup les capsules omnidirectionnelles) ? Et choisir les bonnettes, les protections anti-vent qui souvent risquent d’occasionner des pertes de qualité sonore.
  • Dans un même paysage, enregistrer le vent dans différents types d’essences et, par exemple, comparer le son des peupliers à celui des pins noirs …
  • Composer les images sur le terrain autant en largeur qu’en profondeur par le positionnement des micros, puis vérifier plus tard leur lisibilité en studio quitte à devoir retourner sur le terrain pour corriger (l’aller-retour… le faire et l’entendre…).
  • M’interdire le montage, le mixage, les ajouts de figures.
  • M’autoriser uniquement les filtrages me permettant de gommer des défauts de prise de son.
  • Tenter le temps réel et ne pas intervenir sur le déroulement des scènes.
  • Accepter les imprévus, les irruptions lorsque celles-ci appartiennent à la logique du paysage et donnent des indices de lecture.

Cette nuit, c’est décidé, je commence demain !
Cependant… reste une interrogation majeure : y-a-t-il au moins une personne que ce genre de délire intéresse ?