UNE ASPIRATION AU SILENCE…
( Et un son mystère… )
Le son, qui m’occupe tant, depuis si longtemps, de l’audio-naturalisme à la composition musicale, auquel je consacre tant d’ouvrages et tant de productions. Ce son qui vient à ma rencontre, et vers lequel se tourne mon écoute. L’écoute située au centre de mes pratiques et de mes enseignements. Ce son, immatériel, que je n’ai jamais vu, jamais touché, jamais tenu dans mes mains et qui pourtant me touche et me transforme, dans lequel je trempe, je m’immerge. Saurais-je même un jour dire qui il est… de quoi il s’agit exactement ?
Saurais-je le définir ? Comment en rendre compte ?
Le son : territoire de paradoxes comme son contraire le silence… de la même manière puis-je définir le silence de manière précise ?
Au sujet du silence mon ami Berlioz, dans le programme de sa Symphonie Fantastique, à la fin de la Scène aux champs, note : « Bruit éloigné de tonnerre … solitude … silence. » Plus tard , dans ses mémoires il me confie : « comment exprimer le silence autrement qu’avec des roulements de timbales… »
Parmi toutes les définitions que j’ai pu entendre, ou que j’ai utilisées, en fin de compte, j’en retiens surtout trois.
LE SON N’EST QUE LE SOUS-PRODUIT ÉNERGÉTIQUE D’UN SYSTÈME
La première fois que j’ai entendu cette définition, c’était à l’occasion de rencontres entre acousticiens au Musée d’Histoire Naturelle de la ville de Lyon… et cette définition venait d’une personne qui travaillait la question des nuisances sonores en milieu urbain, plus spécialement le bruit que faisaient les couvercles des poubelles en plastiques quand elles passaient basculaient sur les camions !
Il nous expliquait que l’essentiel des sons que nous entendons, en ville comme à la campagne, ne sont pas faits pour être entendus.
Cela revenait à dire à dire la plupart des sons sont produits involontairement, ils résultent d’une activité dont le motif n’est pas de communiquer, ni même acoustique, mais autre.
Il précisait encore que même les pas des gens dans la rue, ne sont pas destinés à être entendu, ne portent pas de messages, même s’ils peuvent se prêter à des interprétations dans la lecture que nous en faisons, même s’ils révèlent des quantités d’informations pour qui sait écouter et entendre.
Cette définition, a priori technique, nous permet aussi de comprendre que le son provient d’une dépense d’énergie et, de ce fait, qu’il est lui-même une énergie, un sous-produit énergétique, qui se propage, ou plus exactement, se disperse.
Le véritable silence se manifeste alors en fin de cette dispersion… et nous apparaît alors comme la manifestation d’un véritable repos énergétique.
Pas d’énergie dans le silence !
Je me souviens de John Cage qui disait souvent ;
« Si un son vous dérange écoutez le ! »
Avec humour, mais pas tant que ça, il disait aussi :
« Qui fait le plus de bruit ? Un camion poubelle qui passe dans la rue sous nos fenêtres ou un camion poubelle qui passe sous les fenêtres d’un conservatoire ? »
Il aurait aussi pu donner cette deuxième définition, sans doute celle qui me convient le plus :
LE SON N’EST QU’UNE ASPIRATION AU SILENCE
Cette définition trouve sa source dans la pensée de John Cage.
Apparemment paradoxale, cette phrase complète la précédente et met en valeur le fait que tout corps sonore, en émettant un bruit, restitue par le mouvement, disperse, dépense une énergie qui lui a été communiquée, et ce, jusqu’au retour à l’immobilité, au silence, à l’équilibre parfait.
Le son est donc toujours une conséquence… il est aussi le résultat d’un déséquilibre.
Le son est toujours consécutif à un apport énergétique, même les sons continus, et ressemble toujours à une résonance plus ou moins longue, la résonnance étant en fait une dispersion d’énergie qui atteste que la seule aspiration de tout objet est l’équilibre parfait, l’immobilité.
Lui communiquer de l’énergie, par un choc par exemple le pousse à disperser cette énergie jusqu’à retrouver son équilibre premier.
La cloche n’aspire qu’au silence !
Le son manifeste une transition entre déséquilibre et équilibre, c’est un moment fugitif et intermédiaire.
Le début du son est net, défini, souvent brutal, sa fin est imprécise et se dissout lentement dans le silence…
Le silence qui suit Mozart est effectivement, en ce sens, toujours du Mozart… peut-être le meilleur.
LE SON, CE N’EST QUE DE L’ÉNERGIE DANS LE TEMPS
Il s’agit là de comprendre que ce son qui se disperse et va à sa perte, est une énergie qui se propage dans l’air, mais aussi dans les solides et les liquides, à des vitesses bien différentes. Comme chacun sait, la vitesse de propagation du son varie en fonction des matériaux (les gaz, les fluides ou les solides).
Cette énergie n’est pas matière, mais elle met certaines matières en mouvement, elle se transfère dans des matériaux apparemment inertes.
Naturellement, en milieu aérien, sa propagation est sphérique, concentrique, à la manière des ronds dans l’eau mais sous la forme de sphères dans l’air attestant des variations de pressions acoustiques ! Les ronds dans l’eau dispersent l’énergie et attestent cette volonté de retour au silence, mais ils peuvent aussi rebondir sur les bords de la mare, revenir au centre, vers le point de départ, se croiser voire s’additionner !
La manière dont se propage le son (des ondes concentriques, une propagation sphérique) est connue depuis de nombreuses années. Au cœur du XIXème siècle, le physicien allemand Hermann Helmholtz (à qui nous devons la première démonstration sur la relation entre timbre et harmoniques superposés) nous propose ce texte, à la fois humoristique, poétique et scientifique, très belle image d’une réalité invisible :
« Il faut nous figurer l’air d’une salle de danse ou de concert, parcouru dans tous les sens par une foule d’ondes s’entrecroisant gracieusement. De la bouche des hommes sortent des ondes de six à douze pieds de longueur ; des lèvres des dames s’échappent des ondes plus courtes, d’un pied et demi à trois pieds de long. Le frôlement des habits produit de petites plissures dans l’air ; chaque son de l’orchestre émet ses ondes et tous ces systèmes se propagent sphériquement depuis leur origine, se traversant les uns les autres, se réfléchissant sur les murs de la salle, et rebondissent çà et là, jusqu’à ce que, dominés par des ondes nouvelles, ils s’éteignent. »
Et pendant tout ce temps le son, ce phénomène de résonnance, est une énergie, sonore : cette énergie que le micro traduit, quand sa membrane résonne “par sympathie”, en une tension électrique variable et analogue… début de toute la chaine électroacoustique.
Or cette tension électrique est fascinante et m’en apprend beaucoup sur ma propre écoute…
En effet, cette énergie qui se disperse et que le microphone va traduire, couchée dans le sillon d’un disque vinyle, sur une bande magnétique, codée dans un ordinateur ne se manifeste, en fin de compte que sous la forme d’une onde seule et unique inscrite dans la cire du disque, ou sous forme d’une tension électrique variable, va provoquer une ondulation de la membrane du haut-parleur puis de mon tympan, une seule vibration mais combien complexe.
L’UNICITÉ DU SIGNAL…
Je sais qu’un son riche se compose d’une fréquence fondamentale et d’un empilement de fréquences dites harmoniques. Et pourtant je ne perçois qu’un seul son complexe qui est la somme de toutes ces fréquences, véhiculées par une seule onde.
Une forme d’intelligence de mon oreille me permet de faire la part des choses entre cette quantité de fréquences empilées et ce que je perçois comme un seul son, c’est celà qui me permet de d’apprécier des timbres différents.
De même lorsque j’écoute une symphonie de Beethoven, je perçois une somme de sons complexes. J’entends simultanément plusieurs instruments très différents, que je distingue assez facilement les uns des autres, surtout ceux que je connais et que je sais reconnaitre individuellement à l’oreille. Il me faut, malgré tout, continuer à considérer que je ne perçois en réalité qu’une seule onde variant perpétuellement (l’aiguille dans le sillon du disque, la membrane du haut-parleur ou celle de mon tympan, ne font qu’un seul mouvement à la fois). La distinction des timbres entre eux n’est que le fait de ma culture liée à une certaine intelligence de l’écoute. Pierre Schaeffer disait : « l’écoute est tout autant naturelle que culturelle ».
En d’autres termes, chacun des sons complexes de chaque instrument est le résultat de l’addition de sons purs et de bruits, et l’onde complexe composée par Beethoven est l’addition de tous ces sons instrumentaux.
On raconte souvent l’anecdote de cet ethnomusicologue qui enregistrait sur le terrain des pratiques musicales “extra-européennes” pour les éditer sur disques. Les musiciens enregistrés, ignorant tout du monde occidental, lui avaient demandé : « La musique de ton pays elle est comment ?» Il avait alors fait entendre, sur son magnétophone, l’enregistrement d’une pièce pour orchestre de Mozart. Ils avaient écouté, très surpris, puis avaient dit : « Elle est jolie ta musique, et il est comment ton instrument ? »
Cette anecdote, à peine romancée, nous permet cependant de prendre conscience que notre écoute, et la lecture que nous en tirons, est tout autant naturelle que culturelle. Nous sommes relativement démunis face à un son inconnu entendu sur le mode “acousmatique”. Automatiquement s’impose à nous une image mentale que nous sommes prêts à fabriquer de toutes pièces…
Et c’est là la force des “sons mystères”… quel est celui que je vous propose ici ?
(son sonagramme est affiché au dessus en tête de chapitre, il est préférable de ne pas l’écouter trop fort pour être proche de la réalité).
