MERCI LES OISEAUX
Pourquoi enregistrer ?
Pour l’amour du son… et du paysage… et de la solitude aussi. Se perdre en forêt, de nuit ou à l’aube, se geler les pieds dans des sables mouvants, faire des kilomètres sur la lave en plein soleil, ou sur la neige à la nuit qui tombe, voir le lever du jour au travers de la parabole, poireauter en plein vent dans l’attente de l’événement, pleurer au passage des avions et rêver les musiques à venir.
Enregistrer dans le noir de la nuit ou en pleine lumière, une page Pro-tools, en arrière du regard, un pied sur le terrain et l’autre, déjà, dans la pénombre et le silence du studio.
Enregistrer le réel, être à fond dans le réel, des plug-ins dans la tête, ouverts vers demain …
Ecouter le son… l’aimer… aimer l’enregistrer, le travailler (éventuellement), le respecter et l’observer, ne surtout pas le transformer de manière radicale, le magnifier, le valoriser, l’admirer, le proposer à l’écoute, loin de ses sources, dans les espaces de la culture, du concert ou de la radio, souvent si lointains de toute nature…
Merci les oiseaux
Et pourquoi le chant des oiseaux plus que les oiseaux eux-mêmes.
Pour le musicien, sans doute la fascination du modèle naturel, de l’objet tout prêt comme un ready made, qui propose la richesse, la complexité et le mystère de son sens.
Mais encore pour la lumière du petit matin, la fraîcheur de la nature à l’aube, et la marche, propice aux spéculations de l’esprit. La force du parfum et le poids de la terre dans l’humidité précédant la lourdeur du soleil à venir.
Sans parler de la solitude, de cette situation particulière qui me pousse à présenter à un public, le plus nombreux possible, ce que je découvre seul, tout seul, terriblement seul, alors que tout sommeille encore, à cette l’heure où tout le paysage semble m’appartenir.
Et puis il y a la gratuité !
Les oiseaux, fleurs du règne animal… si nombreuses et toutes différentes, riches en formes et en couleurs, perchées ou en vol entre ciel et terre.
Et l’apparente inutilité du chant.
Simple jeu ? Séduction ? Plaisir personnel ? Rivalités ? Gymnastique respiratoire ? Manière de dire : Je suis ? À qui ? Délimitation acoustique d’un territoire ? (c’est tellement mieux que de pisser aux quatre coins).
Le chant comme territoire d’énergie, fureur de vivre, cri d’identité, affirmation de la vie à qui veut l’entendre, à qui peut l’entendre.
L’oiseau symbole, angélique arrosant le bas monde de joie et d’énergie. À qui le Bon Dieu apporte la pâture. Qui ne compte pas, ne tient pas de comptes, qu’on a du mal à compter.
Il est musique ! Qu’on se le dise. Fragile et intelligent, sensible et fonctionnel.
Et ce sont encore les visions fugitives de levers du jour sur les grands lacs suédois, sur les steppes d’Asie centrale, ou sur les ruines Maya au cœur de la Jungle mexicaine… Sans parler du Mont Blanc qui se reflète, l’espace de quelques minutes, sur la surface de l’étang de Birieux, en Dombes, si près de chez-moi.
Enfin, pour moi aussi, l’idée du voyage, partir pour revenir, qu’importe la distance, à la rencontre des citoyens du ciel, chargé des trésors sonores collectés avec cette envie dévorante de partage.
Je pars pour enregistrer les oiseaux et je découvre encore des hommes, à proximité des oiseaux. Des hommes qui partagent les mêmes paysages, et les mêmes rythmes de vie. Des hommes qui eux aussi ont leurs coutumes et leurs dialectes. Polluent-ils le paysage ou en font-ils partie ?
Et que dire des hommes ?
De toutes ces figures rencontrées au fils des expéditions ? La moustache frétillante de Nelson paysan dans le delta du Danube, le sourire éclatant de Babacar dans la savane arbustive Sénégalaise, le parler bourru du garde forestier canadien, l’accueil si chaleureux des nomades mongols ou bien encore, dans le Vercors, le regard interrogateur de l’agriculteur perché sur son tracteur qui préfère les alouettes dans son assiette plutôt que dans les airs…
Reste enfin la nuit, noire et aveugle… l’écoute aveugle et sphérique des paysages nocturnes. Encore plus seul que le jour, dans des espaces délimités uniquement par les sons, leur réflexion. La nuit et son temps long, ralenti, qui se refroidit lentement, rythmé par des stridulations d’une extrême rapidité intérieure. Une stabilité grouillante de vie…



