CATALOGUE D’OISEAUX ET AUTRES OISEAUX
Un triple CD aux sources de l’inspiration
Ce coffret de 3 CD, nouvellement édité par Frémeaux et Associés, nous permet de remonter aux sources mêmes de l’œuvre de Messiaen, avec trois œuvres majeures faisant partie des plus anciennes du répertoire de ce compositeur et que nous allons découvrir dans un ordre chronologique. Tout Messiaen est déjà là, interprété, de plus, par la grande pianiste Yvonne Loriod son épouse.
« Olivier Messiaen est le seul compositeur et musicien qui comprend les chants d’oiseaux : chez lui, dans sa musique, à l’oreille, j’identifie les espèces. » Jean Roché.
On considère que la première pièce de Messiaen consacrée à un chant d’oiseau est Le Merle noir pour flûte et piano, composée en 1951 comme pièce de concours au conservatoire… et à partir de cette date les oiseaux ne quitteront plus les partitions du maître.
QUATUOR POUR LE FIN DU TEMPS (1941)
Le Quatuor pour la Fin du Temps (et non fin des temps) a été écrit en camp de travail au Stalag VIII-A à lafrontière actuelle germano-polonaise en 1940, où étaient détenus Olivier Messiaen et le violoncelliste Etienne Pasquier. Il y fut présenté pour la première fois le 15 janvier 1941 par Étienne Pasquier, Jean Le Boulaire au violon, Henri Akoka à la clarinette et Olivier Messiaen lui-même au piano devant un auditoire de 400 personnes.
Ce quatuor comprend 8 mouvements très différents autant dans leur écriture que dans leur instrumentation. Retenons ici le premier mouvement et le troisième pour la présence remarquable des oiseaux chanteurs et leur influence sur l’écriture musicale.
Liturgie de cristal
« Entre trois et quatre heures du matin, le réveil des oiseaux : un merle ou un rossignol soliste improvise, entouré de poussières sonores, d’un halo de trilles perdus très haut dans les arbres. Transposez cela sur le plan religieux, vous aurez le silence harmonieux du ciel. » Olivier Messiaen
Le simple titre de ce mouvement annonce l’œuvre de Messiaen dans toute son identité. La liturgie comme action, le cristal comme définissant la lumière mais aussi le son des fouillis d’oiseaux.
Dans son sens premier, le mot liturgie désigne une action collective ou communautaire. Ici les oiseaux, réunis en un lieu, chantent le lever du jour, “de concert”, véritable acte liturgique. Le mot liturgie devient à la fois l’action de chanter des oiseaux et la position de Messiaen qui, ici, assiste à cette liturgie. Une liturgie célébrant la lumière naissante du jour, cristalline et précieuse, chargée des couleurs qu’évoquera si souvent Messiaen dans son œuvre, jusqu’à l’écriture de son Traité de Rythme de Couleur et d’Ornithologie.
Le chant est principalement joué par la clarinette, dans un environnement sonore en partie indépendant joué par les trois autres instruments (violon, violoncelle et piano). La clarinette chante un merle, tandis que le violon reprend le chant d’un rossignol. Dans ce paysage naturel recomposé par Messiaen, d’autres espèces se manifestent clairement par leurs nombreux chants mêlés dans ce que le compositeur avait coutume d’appeler “un fouillis d’oiseaux” : ce léger scintillement sonore dans lequel, en prêtant l’oreille, nous pouvons aussi distinguer le chant sur deux notes d’une Mésange Charbonnière, les trilles très aigus d’un Roitelet huppé et d’autres espèces encore…
Pensons que lorsqu’il compose cette pièce, prisonnier en camp de travail, Messiaen est loin du modèle parfait que nous offre la nature… il met en oeuvre sa mémoire sonore et sa culture ornithologique déjà très affirmée, et recompose un lever du jour.
Abîme des oiseaux
« L’abîme, c’est le Temps, avec ses tristesses, ses lassitudes. Les oiseaux, c’est le contraire du Temps ; c’est notre désir de lumière, d’étoiles, d’arcs-en-ciel et de jubilantes vocalises ! » Olivier Messiaen
Ce mouvement, d’une grande difficulté technique, est joué par la clarinette en solo. Il a été écrit précédemment pour Henri Akoka et inclus dans l’œuvre par la suite.
L’Abîme des oiseaux s’est imposé comme l’un des incontournables de la clarinette, dans lequel se rencontrent une très grande variété de phrasés, des grands arpèges au longs sons filés, des nombreux modes d’attaque de la note, du pianissimo au fortissimo. Ainsi, par deux fois, le très long mi bémol filé nous fait parcourir le large spectre timbral de l’instrument, du son le plus pur, proche de la flûte à bec au timbre cuivré de la clarinette jouée au maximum de son intensité sonore, nous faisant passer progressivement de la confiance et de l’intimité au dramatisme le plus intense débouchant sur les phrases victorieuses, en “hyper majeur”, du Merle noir.
Une chose reste fascinante : en camp de travail, pendant la guerre, Messiaen n’a pas accès à des enregistrements, qui de plus n’existent pas encore vraiment. Il lui est donc impossible d’écouter et ré écouter des phrases chantées par des oiseaux pour les analyser. Et pourtant, bien avant nos expériences de ralentissement des chants en studio, en ralentissant le défilement de la bande magnétique sur le magnétophone ou l’ordinateur tels que nous les pratiquons facilement, Messiaen ralentit “mentalement” certains phrasés pour les noter sur sa partition, à la fois ralentis et simultanément transposés dans un juste rapport de hauteur.
(Notons que d’autres cultures dites “premières” ont ainsi intégré sans artifices particuliers, des chants d’oiseaux dans leurs propres pratiques musicales, chantées ou instrumentales… mais c’est une autre question sur laquelle nous reviendrons sans doute prochainement).
OISEAUX EXOTIQUES (1955/1956)
Il s’agit là d’une pièce composée pour un petit orchestre, ce qui va permettre à Messiaen d’entrer plus facilement dans le timbre des chants d’oiseaux. Notons aussi que l’orchestre se compose uniquement d’instruments à vent et percussions. (2 flûtes, 1 flûte piccolo, 1 hautbois, 4 clarinettes, 1 petite clarinette, 1 clarinette basse, 1 basson, 2 cors, 1 trompette, 1 glockenspiel, 1 xylophone, 6 percussions). Cependant le piano, au centre de l’orchestre, reste soliste.
Les principaux oiseaux entendus dans cette oeuvre proviennent de deux différentes régions du monde : l’Amérique du Nord et l’Asie : Viennent d’Amérique du Nord : Carouge à tête jaune, Tetras des prairies, Moqueur polyglotte, Moqueur chat, Quiscale, Grive solitaire, Grive des bois.
Viennent d’Asie : Mainate indien, Shama des indes, Garulaxe à huppe blanche, Bulbul orphée.
L’œuvre, a été créée à Paris au théâtre du Petit Marigny le 10 mars 1956 par Yvonne Loriod et l’ensemble du Domaine Musical, dirigé par Rudolf Albert.
Or à cette date, Olivier Messiaen avait déjà séjourné en Amérique de Nord pour la création à Boston de la Turangalîla-Symphonie, et avait certainement pu écouter et prendre sous dictée quelques chants des oiseaux d’Amérique du Nord qui sont assez communs et peuvent se rencontrer facilement dans un parc urbain. On sait aussi qu’il avait pu les écouter à partir de gramophones.
Mais pour ce qui est des pays asiatiques, il lui faudra attendre 1962 pour aller visiter le Japon et il ne séjournera ni en Chine ni même en Inde dont il était pourtant devenu un très grand spécialiste des traditions musicales. Pourtant, les oiseaux asiatiques sont ici tout à fait “crédibles” ! C’est à Paris, sur un marché aux oiseaux exotiques qu’il va les découvrir, et l’on sait qu’il y retourna plusieurs fois pour les apprendre, les étudier et les noter précisément sur partition.
Dans la préface de l’œuvre, Messiaen décrit verbalement certains de ces nombreux chants d’oiseaux et explique qu’il y a à la fois beaucoup de rigueur et de liberté dans son travail car il a réuni des oiseaux originaires de lieux très différents, qui, normalement, ne risquaient pas de se côtoyer ni de chanter ensemble. Outre les chants d’oiseaux, Messiaen utilise également dans cette pièce des rythmes de la Grèce antique et des rythmes hindous.
On peut naturellement se poser la question de la vérité audio-naturaliste et son juste rapport à la musique. Les oiseaux américains sont enregistrés dans des conditions que l’on ignore alors que d’autres sont sans doute écoutés en milieux naturels. Les oiseaux asiatiques sont entendus en direct mais en captivité ! coupés de leur habitat et paysage sonore d’origine et, de plus, cohabitant aves des espèces étrangères. Et pourtant, Olivier Messiaen sait extraire des caractéristiques sonores marquant bien l’identité des espèces. La pièce Oiseaux exotiques s’attache davantage à une idée de “musique pure” considérant des objets musicaux ou formules musicales et ne cherche pas à rendre compte d’une réalité sonore naturaliste qui, en revanche, sera au centre du propos du Catalogue d’Oiseaux moins de deux ans plus tard.
Dans le coffret Les Oiseaux Musiciens un CD complet Jean Roché nous raconte sa relation suivie et son admiration pour Olivier Messiaen.
CATALOGUE D’OISEAUX (1956/1958)
Revenons un instant sur cette réflexion de Jean Roché :
« Olivier Messiaen est le seul compositeur et musicien qui comprend les chants d’oiseaux : chez lui, dans sa musique, à l’oreille, j’identifie les espèces. »
Mais alors, s’il est facile, pour Jean Roché, d’identifier toutes les espèces à l’oreille dans le Catalogue d’Oiseaux d’Olivier Messiaen, pourquoi est-ce si difficile pour de simples néophytes ? En grande partie parce que Messiaen ne se contente pas de nous faire entendre la musique d’un seul oiseau dans une pièce portant son nom : il situe ce chant tel qu’il se présente à lui dans un paysage sonore à un moment donné. Il place, l’individu qui donne son nom à la pièce comme soliste au centre d’un véritable concert d’oiseaux. Ainsi, dans une seule composition du Catalogue, nous entendons toute la richesse d’une biodiversité, telle qu’elle se présentait à lui au lever du jours, au bord du lac de Petichet, au fond de son jardin ou sur le chemin forestier, lors de ses relevés d’écoute. Et enfin, Messiaen ne s’interdit pas de “commenter musicalement” la situation et d’évoquer la lumière, les profondeurs du paysage, les reliefs et leurs acoustiques. La composition n’est pas une simple imitation ou évocation d’un chant d’oiseau mais un véritable tableau sonore accompagné d’un développement, d’un commentaire ou d’une méditation.
Dans la partition du Catalogue d’Oiseaux, avant chaque pièce, Messiaen consacre une pleine page à la description de ce tableau sonore et cite toutes les autres espèces d’oiseaux qui seront entendues, ainsi que le moment de la journée, la lumière… De même, le compositeur prend soin de préciser les noms des oiseaux tout au long de la partition à l’endroit précis de la citation ou d’un développement particulier.
Avec le Catalogue d’Oiseaux, nous entrons dans une recherche de vérité ornithologique. Messiaen a beaucoup appris de ses échanges avec Jacques Delamain, sans doute le père de l’éthologie des oiseaux, qu’il consulte souvent, et de ses rencontres avec Jean Roché lui permettront d’écouter et ré-écouter, dans d’excellentes conditions, des enregistrements réalisés sur le vif, en pleine nature.
Au sujet de ses transcriptions pour piano et de son “Catalogue d’oiseaux”, Olivier Messiaen note :
Dans mon Catalogue d’oiseaux, on pourrait relever un grand nombre d’innovations, parce que la reproduction du timbre des oiseaux m’a contraint à des constantes inventions d’accords, de sonorités, de combinaisons complexes de sons qui aboutissent à un piano qui ne sonne pas « harmoniquement » comme les autres pianos.
On sait aussi qu’Olivier Messiaen, qui relevait les chants d’oiseaux “en direct”, sur le terrain, sans retouches, avait mis au point pour son propre usage un système de notation bien particulier. Si une feuille de papier réglé comporte normalement des portées de cinq lignes, Olivier Messiaen, pour les chants d’oiseaux, pouvait utiliser des portées allant jusqu’à quinze lignes, ceci afin de répondre à la très large tessiture des oiseaux couvrant très souvent plusieurs octaves. De même, il lui fallait répondre à la notation de rythmes “non mesurés” et donc jongler avec les barres de mesures. Ces systèmes de notation lui étaient propres, lui seul les utilisait, et il ne souhaitait pas les partager.
Dans son Traité de Rythme, de Couleur et d’Ornithologie, ouvrage fondamental (1949-1992) édité par Yvonne Loriod, Olivier Messiaen nous livre un très grand nombre de chants d’oiseaux, notés sous dictée en différents lieux, puis mis en musique dans certaines de ses propres œuvres. Mais ces chants ont de nouveau été transcrits sur des portées de 5 lignes, à destination des instrumentistes !
Enfin, bien des années plus tard, Jean Roché avait proposé à Messiaen un beau projet qui avait enthousiasmé ce dernier :
« Faisons une double édition du Catalogue d’Oiseaux sur plusieurs 33 tours ! Les compositions pour piano sur les faces A, et sur les faces B les chants d’oiseaux enregistrés dans la nature. »
D’années en années le projet était reporté pour diverses raisons… jusqu’à tomber dans les oubliettes.
A la demande de Pierre Laurent Aymard, grand interprète des œuvres de Messiaen et ayant lui-même travaillé avec le maître, en 2014, à l’occasion de plusieurs récitals programmés par divers festivals en Allemagne, j’ai composé une petite série de préludes naturalistes pour chacune des pièces du Catalogue d’Oiseaux.
Ces préludes prennent appui sur les petits textes figurant sur la partition du Catalogue en introduction à chaque pièce pour piano. Ces textes brefs se sont présentés à moi comme les partitions de chacune de mes compositions, sous la forme de petits interludes préparant les auditeurs à l’écoute de chaque pièce pour piano et mettant en scènes tous les oiseaux annoncés par Olivier Messiaen.



