Au cours d’une master-class destinée à mes étudiants en composition acousmatique, la question suivante était posée à Bernard Parmegiani : “Entrer dans l’équipe de Pierre Schaeffer en 1959 alors que vous étiez ingénieur du son et pas encore musicien, était-ce une révélation, un horizon qui s’ouvrait ? Etait-ce la découverte de la démarche concrète ?  Etiez-vous prêt, ou était-ce plutôt un apprentissage ?”.

Après quelques instants de réflexion, Parmegiani déclara : “J’étais prêt dans la pensée, dans la manière d’envisager les choses, mais j’étais un homme du visuel, du regard, intéressé par le cinéma, la photographie, à l’époque j’adorais réaliser des photomontages sur lesquels je passais tout mon temps pour le simple plaisir de recréer, de composer…  Je vais fouiller dans mes cartons et je vous enverrais un photomontage pour vous faire comprendre…”

Et quelques jours plus tard, je recevais, dans une simple enveloppe,  un photomontage titré :

LA CRÈME DES HOMMES

La Crème des hommes, réalisée en 57 ou 58 et retrouvée “dans les cartons de l’Auteur”, me laisse à penser qu’effectivement, le compositeur de musique concrète existait potentiellement, bien avant les années déterminantes qui allaient suivre. De cette image, réalisée par collages noirs et blancs prélevés sur des revues de l’époque, je retiens trois aspects fondamentaux de la musique concrète :

1 – Le jeu sur les causalités,

2 – La démarche concrète et l’appropriation de l’objet trouvé,

3 – Le détournement de l’objet trouvé et la création d’un nouvel objet, à la fois abstrait et figuratif, surréaliste le plus souvent.

A ces trois aspects pourrait s’ajouter une forme d’humour, fréquente dans cet art mais peut-être aussi propre à Parmegiani.

1 – Le jeu sur les causalités

 L’image première, celle d’où naît l’idée, le déclic, n’est que la simple photographie d’une boîte de crème dessert, versée dans une coupe : la crème instantanée, prête à la consommation. L’idée de Parmegiani consiste, par le découpage, à supprimer la boîte pour ne laisser apparaître que la crème qui coule. De la suppression de la source naît une nouvelle image ou plus exactement une nouvelle lecture de cette image : le liquide ne coule plus, le mouvement est arrêté, voire inversé. La matière devient mystérieuse, inidentifiable et, Parmegiani me confiait en regardant le résultat : “tu vois, c’est comme un son auquel on supprime l’attaque. Il devient un son nouveau, privé de l’image de sa cause ; on dirait même que la crème coule à l’envers et dans son mouvement donne naissance à une forme sphérique ! C’est comme le son d’un instrument, lorsqu’on coupe l’attaque, il ne devient plus qu’une matière sonore, une énergie, puisque l’instrument n’est plus identifiable”.

Le son de l’instrument est effectivement devenu objet sonore ; nous sommes passés du corps sonore à l’objet sonore, simplement en supprimant l’attaque, l’élément permettant son identification. Un simple croquis vaut mieux que cent discours !

2 – La démarche concrète et l’appropriation de l’objet trouvé

En 1957, ni la synthèse d’image, ni la synthèse sonore n’étaient aussi développées que de nos jours, cependant il était déjà tout à fait possible de composer une image avec des “à-plats” de couleurs, voire des éléments abstraits en utilisant la technique du collage.

Cependant, à la synthèse, Bernard Parmegiani préférait la richesse de l’objet trouvé, pour ses figurations détournées et génératrices de sens, mais surtout pour le mouvement, la vie, le naturel.

Ce choix, cette sélection qui fait que la paire de ciseaux va découper tel ou tel objet, était le résultat d’une attitude expérimentale, la mise en œuvre de la démarche concrète. Les petits bras croisés dans le dos donnent un calibre à la nouvelle image naissante, alors que ce même calibre est contrarié par le format des oreilles ajoutées à la fin.

Pour composer l’image, Parmegiani expérimenta sans doute plusieurs objets visuels, ainsi que plusieurs positions. La composition se faisait simultanément avec les yeux et avec les mains qui agissent, découpent, collent, déplacent positionnent jusqu’à trouver la “bonne position des éléments”. L’intuition jouait aussi son rôle. Cette intuition maîtrisée, que l’auteur apprivoisait participait alors à la démarche, somme toute volontaire du compositeur d’images nouvelles.

Bien évidemment, il en est de même pour la composition avec les sons. L’écoute d’un simple son déclenche une idée et nous voilà à la recherche du conjoint, du son qui voudra bien se marier avec le premier et qui pourtant vivait auparavant.

A propos de ce photomontage, Bernard Parmegiani confiait : « Pour composer l’image, dans un premier temps, peut-être le plus important, il y a le choix de celle-ci en fonction d’une potentielle transformation à laquelle seule mon imagination m’incite. Ce n’est donc pas un hasard qui décide de ce choix. La seule part du hasard est de me présenter souvent une succession d’images qui n’a aucun rapport entre elles à travers leur multiplicité. L’expérimentation se situe d’abord au début du travail de découpage de l’image publicitaire. L’acte décisif et le plus significatif est celui de supprimer – en la découpant – la source de l’écoulement de ce « liquide ». Tous les autres découpages deviennent complémentaires et assujettis à cette espèce particulière d’anamorphose. Par ailleurs, il y a en même temps une démarche qui mène de l’abstrait au concret, ce qui est un peu à l’inverse de ma démarche lorsqu’il s’agit de composer. En effet, après le premier découpage qui représente un liquide qui s’élève comme un ballon, je passe à la seconde étape qui consiste à donner un sens figuratif en ajoutant bras et oreilles. »

3 – Le détournement de l’objet trouvé, la création d’un nouvel objet

Le jeu, s’il s’arrêtait là, serait purement gratuit, manipuler des objets, les assembler ne présente d’intérêt que si l’on obtient un nouvel objet, lui aussi porteur de sens. Et c’est bien ici que se réalise la fonction poétique : créer une nouvelle image, porteuse de sens, même si ce dernier peut sembler ambigu.

La Crème des hommes se présente comme une composition surréaliste : l’assemblage d’éléments hétéroclites crée des chocs, des surprises, des fascinations, des interrogations et modifie le regard, oblige l’œil à reconstituer, à jongler pour établir une cohérence.

Là encore, il en va de même pour la composition avec les sons. La superposition (le mixage) de sons larges et serrés, d’espaces immenses et de sons de grande proximité crée des espaces impossibles, générateurs d’impressions. Le montage ou la juxtaposition serrée de sons de provenances diverses pousse à la fois l’auditeur à identifier individuellement chaque composant et à recréer une image acoustique lisible sur deux plans.

La juxtaposition des figurations fait émerger de nouveaux sens, mais, par ses difficultés de lecture figurative, propose une perception abstraite des formes, une interprétation. Nous pratiquons alors l’écoute des morphologies sonores, l’écoute réduite s’intéressant, au-delà de la figuration, à l’écriture musicale, aux rythmes, aux contrastes, aux intensités, au son pour lui-même.

L’humour en plus !

Le jeu sur les lectures à double sens correspond sans doute à quelque chose de propre aux musiques acousmatiques, et cela se vérifie chez Bernard Parmegiani. Depuis les origines du genre, les titres donnés aux œuvres rendent compte de cet état d’esprit. Le jeu de mots s’exerce, souvent avec humour, sur le choc de sens littéral et sur la création d’un nouvel objet à la fois phonétique et poétique. La Crème des hommes en est un parfait exemple, mais pour le vérifier, il faudrait citer, simplement dans le catalogue de Parmegiani des titres comme : “L’instant mobile, L’œil écoute, Mess média sons, Tuba ci, Tuba là, Tuba Raga, Exercisme, Le présent composé, Du pop à l’âne, Pop secret, Musico Picassa, Ponomatopées, etc…”.

Notons enfin, pour le clin d’œil que la Crème des hommes ressemble fort à un praticien de l’acousmatique : ses oreilles sont grandes ouvertes, il semble aveugle (pas de regard), il écoute les bras dans le dos (absence de geste). La Crème des hommes ne serait-ce pas tout simplement un autoportrait de Parmegiani ?

Pour en comprendre un peu plus, il nous suffira d’écouter l’artiste lui même:

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