Aujourd’hui, j’ai un rendez-vous dans un petit théâtre situé à 500 mètres environ au sud de la place Gengis Khan, non loin du Théâtre des Arts Traditionnels. C’est là, dans un petit théâtre au milieu d’un petit parc, que l’ensemble Tumen Ekh rassemble un assez grand nombre de musiciens, chanteurs et danseurs se consacrant aux arts traditionnels mongols, ainsi qu’à la culture du pays, principalement à destination d’auditoires internationaux. Chaque jour, pendant la période estivale, l’ensemble propose des concerts à partir d’instruments traditionnels, des chants traditionnels, mais aussi de la danse, ou encore des numéros de contorsionnisme.

J’y suis venu plusieurs fois, destination presque incontournable de toute activité touristique, pour y voir en une heure un concentré presque indigeste de tout la culture scénique mongole telle qu’elle est souvent présentée à la foule des touristes qui passent une journée ou deux dans la capitale avant de partir vers la steppe.

Cependant, dans ce petit théâtre, ce sont des musiciens de très haut talent qui travaillent quotidiennement, perfectionnent leur art, une tradition de laquelle presque tous sont issus, souvent loin dans la steppe ou les montagnes de Mongolie.  J’y enregistrerai aussi des chanteurs auxquels je consacrerai des articles complets tant leurs diverses techniques m’impressionnent.

Mais cet après-midi, je suis venu pour rencontrer Zulzagaa Orshih.

Elle est même venue spécialement pour moi, alors qu’elle ne participe pas au programme du jour.

Sa pratique, c’est le Khuuchir, un instrument à corde, au son puissant, très riche en harmoniques aigus, que les occidentaux trouvent souvent “acide”, mais qui offre des subtilités de jeu et de nuances exceptionnelles, dont nous n’avons pas d’équivalent en Europe.

De petite taille, de facture apparemment sommaire et assez robuste il est originellement utilisé par les nomades. Les Chinois l’appellent « l’instrument mongol » ou « huk’in ou huqin ».

Ses deux cordes sont accordées à la quinte. Le khuuchir possède un petit résonateur cylindrique, certaines fois cubique, en bambou, en bois ou même en cuivre, recouvert d’une peau de serpent et ouvert vers le bas. Le manche est inséré dans le corps de l’instrument. Dans certains cas, pour être plus sonore, il peut être doté de quatre cordes de soie, dont la première et la troisième sont accordées à l’unisson, tandis que la deuxième et la quatrième sont accordées à la quinte supérieure. 

L’archet, monté de crins de cheval, est entrelacé avec les cordes, on ne le sépare jamais de son instrument. À la différence du violon occidental et comme c’est le cas pour de nombreux instruments à cordes mongols la tension des crins ne se règle pas mais elle est assurée par les doigts de l’interprète. 

Les origines du khuuchir semblent remonter aux tribus nomades du nord de la Chine, aux confins de la Mongolie, et en font un instrument particulièrement adapté aux coutumes nomades du fait de la simplicité de son montage, de sa solidité, de sa puissance sonore et de sa légèreté. Il se joue souvent en solo mais, avec la sédentarisation, il est entré dans l’orchestre jusqu’à constituer un pupitre complet, comme cela se voit dans cette représentation de l’orchestre mongol photographié dans la salle de répétition de l’ensemble de musiques traditionnelles du théâtre des Arts traditionnels d’Oulan-Bator.

Le khuuchir se retrouve, sous d’autres noms, dans diverses cultures extrêmes orientales.

Zulzagaa Orshih me reçoit le plus simplement du monde, sans costume de scène, ce qui la gêne considérablement, dans une petite salle située à l’arrière du théâtre, servant de local de répétitions et d’échauffements pour les danseurs et contorsionnistes et dans laquelle sont entreposés divers instruments, accessoires et costumes. Nous ne disposons que de très peu de temps pour bénéficier des lieux et du silence alors que de nombreux artistes sont déjà là et commence à se préparer. Aussi, sans plus attendre, la voici qui se lance dans une série de courtes improvisations lui permettant de s’échauffer et de s’accorder… le prélude, dans nos musiques anciennes, remplaçait exactement cette fonction. Puis elle débute un premier morceau, mélodique comme il se doit.

Il s’agit d’une composition titrée Ayalguu, composée assez recemment par Mend-amar. Je retrouve ici la musique d’un compositeur assez fréquemment joué en Mongolie, et dont j’ai déjà enregistré plusieurs  séries  de variations pour Yatga avec la musicienne Chinbat Baasankhuu.

J’admire le légato particulier rendu possible par la position de l’archet prisonnier des cordes. Les attaques du son diffèrent aussi du mode occidental (peu de distinction entre talon et pointe de l’archet). Enfin, le son de la corde est volontiers granuleux…

Puis sans plus attendre Zulzagaa Orshih enchaine avec Uzesgelen Goo, un chant court traditionnel mongol bien connu.

Le chant court est sans doute ce qui s’approche le plus de nos chansons populaires, dans la forme comme dans l’esprit, une structure reposant souvent sur des paroles et une fréquente alternance de refrains et couplets.

Ici les notes sont volontiers glissées par le jeu d’une main gauche très souple.